Manger à l’aveugle pour de vrai : j’ai testé le restaurant dans le Noir ?

Fermez les yeux et ouvrez la bouche. A Paris, le restaurant Dans le Noir ? invite à dîner dans l’obscurité la plus complète. Récit d’une expérience aveuglément étonnante.

Il y a quelques semaines, en feuilletant un Voici dans la salle d’attente de ma dentiste, je découvre que Nathalie et Jean Dujardin sont sur le point de passer leurs premières vacances en Corse mais aussi que Julie Gayet, Grace de Capitani et Frédéric Lopez sont des adeptes du resto Dans le Noir ? qui fête cette année ses 10 ans. Et ça m’aurait échappé ? Quelques clics plus tard, la joue gonflée comme un hamster, me voilà à réserver une table pour tenter « l’expérience humaine et sensorielle unique » avec mes collègues préférés.

Sur le papier, l’expérience consiste à se glisser dans la peau d’un aveugle et de s’offrir un restaurant non pas étoilé mais composé de menus surprise à un tarif qu’on préfèrerait ne pas voir non plus à la sortie (entrée + plat = 43 € sans les boissons). Mais bon, s’imprégner quelques heures du quotidien de 50 millions d’aveugles dans le monde vaut bien quelques deniers.

La salle du resto : près d'une soixantaine de places.
La salle du resto : près d’une soixantaine de places.

Nous serons 6 pour cette aventure. Le soir-dit, rendez-vous à 19h30 pétantes au 51, rue Quincampoix dans le 4e arrondissement parisien. Une hôtesse nous accueille dans un hall éclairé et nous délivre les consignes. D’abord, se débarrasser de tout oripeau lumineux : montres, portables et briquets doivent être consignés dans un casier. Ensuite, choisir son menu surprise « vous ne saurez qu’à la fin ce que vous aurez mangé » et aller se laver les mains. Oui parce qu’a priori l’utilisation de la fourchette sera sans doute mission impossible. On boit un coup pour se détendre lorsqu’arrive Fazia, notre hôtesse non-voyante. C’est parti pour la chenille : accroche tes mains à ma taille…

Fazia en tête, Lygie en queue, ici les déplacements se font en mode chenille.
Fazia en tête, Lygie en queue, ici les déplacements se font en mode chenille.

Une main sur l’épaule gauche de son voisin, bien en rang à la queue leu leu et nous voilà descendant vers les portes de l’enfer où le noir se fait profond, parfait, sans un réverbère ou un phare de voiture pour le perturber. Noir c’est noir et c’est plus que troublant. On ricane pour se détendre en massacrant l’épaule de nos compagnons-wagons de peur d’être abandonné dans cet environnement hostile.

« Voilà votre table », annonce Fazia qui après nous avoir placé devant notre chaise s’éclipse dans les ténèbres. On s’assoit, on tâte, on tripote tout ce que l’on trouve, on renverse son verre encore vide, on se touche entre voisins, on tend ses bras dans tous les sens pour tenter de se représenter l’espace. « C’est une sensation très bizarre de se dire qu’il y a plein de monde sans pouvoir se le représenter, confie Lucie. On devait être assez près des autres tables mais, sans la vue, c’est moins oppressant. »

Nappe blanche immaculée, verre à pied (en plastique), la grande classe.
Nappe blanche immaculée, verre à pied (en plastique), la grande classe.

Personnellement je passe mon temps à m’étirer le lobe d’oreille comme si la perte de la vue m’obligeait à vérifier que tous mes sens n’étaient pas perdus. Sans doute aussi pour me recentrer dans cet espace où mes mains ont disparu de mon champ de vision. Lucie confie remonter ses collants avec la classe d’un joueur de handball, Benjamin se gratte la barbe et tout ce qui le démange, Florence n’arrête pas de dire qu’on ne voit rien et Lygie se lance dans le service du vin. « Faut mettre le doigt », conseille l’autre Benjamin qui en connaît un rayon dans le domaine. L’index plongé dans le verre à pied, notre sommelière abreuve les troupes.

« Hélène, je vous sers votre entrée ? », demande Fazia que personne n’avait senti approcher. Mon hôtesse me tend l’assiette que je réceptionne sans faire tomber. Qu’est-ce que c’est ? Je missionne mon nez et mes dix doigts pour me renseigner. Un premier tombe dans un genre de gelée qui me rebute aussitôt, un second s’empare d’un chou, un troisième tente de mener tout cela jusqu’à ma bouche.

Ici, on prend soin du dressage et on mélange les goûts et les textures.
Ici, on prend soin du dressage et on mélange les goûts et les textures.

C’est l’heure de la pause philo-anatomie : le goût est-il subjectivé par la vue ? Autrement dit, ce qui ne me semble pas terrible là tout de suite dans mon palais l’est-il parce que les cellules de mes yeux n’ont pas transmis à mon cerveau l’information ultra excitante qu’un velouté de pommes de terre chantilly de curry et lard fumé allait se présenter à mes papilles ? Ou alors l’entrée du chef ne casse pas trois pattes à un canard laqué ? Difficile à dire. « En tous cas, ce qui est sûr, lâche Lygie, c’est que dans le noir, les langues se délient. Ca fait un quart d’heure qu’on balance sur les entrées sans mettre la moindre forme. T’imagines si Fazia est là juste à côté.» « En plus, comme on ne sait pas comment orienter sa voix, on a tendance à parler très fort,» ajoute Lucie. On se ressert un verre que l’on qualifiera de rosé pour poursuivre la réflexion.

Lygie servant un verre de vin.
Lygie servant un verre de vin.

« Arrête, ça coule de partout, » Benjamin vient de se faire inonder par le verre de vin de sa voisine. Personne ne se précipite pour aller chercher la serpillère et tenter de sauver le jean de la victime. Tout le monde s’en fout d’ailleurs. L’heure est au lâcher prise. Coudes sur la table, menton dans l’assiette, on s’avachit, on se cure les dents, on se fouille le nez. Lucie commence à pioncer dans son coin soudainement réveillée par la table d’à côté qui se met à chanter un Joyeux anniversaire sans bougie. On entonne à tue-tête, complètement désinhibés jusqu’au retour de Fazia avec les plats. Re-discussion sur la composition de l’assiette, orange ou pamplemousse, fenouil ou céleri rave ? Quelqu’un veut mon poulet ? On s’échange les morceaux bras tendus vers le ciel.

Une heure trente plus tard, l’envie de remonter à la surface se fait sentir. Besoin de prendre l’air, de regarder son voisin dans le blanc des yeux, de mesurer l’étendue des dégâts sur le froc de Benjamin. On appelle notre hôtesse qui peut se trouver aussi bien à quelques centimètres qu’au bout de la salle qui compte plus d’une cinquantaine de places. Debout, on refait la chenille, on reglousse et on ressort au grand jour de la nuit désormais tombée.

Dans le noir, le temps suspend son vol. On pensait n'être resté que 45 minutes. On aura résisté le double.
Dans le noir, le temps suspend son vol. On pensait n’être resté que 45 minutes. On aura résisté le double.

« Alors c’était comment ? » s’enquiert la personne à l’accueil. « Déroutant, étonnant, euh moi j’aimerais pas être aveugle, marrant, claustrophobant, pas super bon, salissant. » Photos à l’appui, on découvre ce que contenaient nos assiettes.  Un tartare de bar mariné au citron vert que l’on avait pris pour du vulgaire thon à la sauce tomate, des choux de tomates confites et ricotta aux fines herbes – ça on avait -, un suprême de volaille fermière de Gascogne label rouge au lait d’amande accompagné d’un tatin de fenouil caramélisé au parmesan, tempura de courgette, potiron et chou-fleur… Bref, des trésors de subtilités dont notre cécité nous avait privés.

Il fait nuit dehors mais on voit comme en plein jour. On se quitte ravis en se disant que la prochaine fois, on tentera un dîner aux boules quies pour savoir si la musique de nos incisives plantées dans une côte de boeuf a une incidence sur notre aire tegmentale ventrale.

9 commentaires

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  1. J’ai testé il y a pfiouuu un paquet d’année. L’expérience n’a pas été très bonne. Au début c’est assez drôle. On était 4. On commande, en s’en met partout avec le vin. On entame les plats pour lesquels personne n’était d’accord sur son contenu. Puis le bruit (on dirait que perdre la vue rend sourd), la chaleur (de lourdes tentures bloquaient les ouvertures), le noir, intense, comme on ne le connait pas dans une ville aux mille lumières comme Paris, bref j’ai fait une grosse crise de claustrophobie et je suis sortie avant le dessert.

    Une expérience que je ne regrette pas. C’était instructif!

  2. Dommage que le flash de l’appareil photo était défectueux ;o) Il était bien connu que les photos en noir & blanc sont souvent les plus belles. Je réalise en revanche que les photos en noir & noir sont les plus drôles. Merci pour cet article initiatique !

  3. Intéressante cette expérience ! Pour la petite anecdote, le lobe de l’oreille en acupuncture correspond … à la vue ! et oui ! c’est pour cela que les pirates se perçaient les oreilles, afin d’ améliorer leur vue ! Ton instinct de te tirer le lobe de l’oreille était juste !

  4. Moi aussi j’ai essayé ! Ils organisaient cette soirée dans l’hôtel resto ou je travaillais à l’époque. J’ai mangé à une table avec des personnes que je ne connaissais pas. Étrangement, je me suis sentie libre de discuter avec mes voisins alors que d’habitude je suis plutôt réservée. Il n’y avait pas d’appréhension quant à l’âge des personnes, ni même d’un point de vue physique puisque nous étions dans le noir (on se fait toujours une petite idée des gens lors d’une première rencontre, la fameuse première impression) Ba la rien, j’ai trouvé ça très agréable ! C’était une expérience très intéressante que je renouvellerais si l’occasion se présente.

  5. Merci pour les photos ! 🙂
    Je n’en attendais pas moins pour un tel article.
    Je me suis régalée en vous lisant. Merci.
    Par contre, je ne tenterai pas l’expérience de ce restaurant… parce que je n’aime pas la surprises gustatives…

  6. Testé il y a huit ans, j’en garde un excellent souvenir. Nos interrogations sur les mets dégustés, les doigts qui touchent à tout (j’adore !), les impressions sur l’environnement… Un vrai moment de plaisir (qui avait néanmoins dérouté la personne mal-voyante qui nous accompagnée).

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