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Les pieds marins sur terre

L’île de Batz, potager sur mer

La moitié de sa superficie est cultivable. La magie de son microclimat permet la culture d’une grande variété de légumes. La pomme de terre primeur notamment, qui s’y plante dès janvier, quand le continent doit attendre mi-mars, la fin des gelées. Quant à sa terre, elle est nourrie aux algues depuis des lunes. Bienvenue sur l’île de Batz.

L'île est un patchwork de parcelles. Problème : elles n'appartiennent pas de manière contiguë aux mêmes propriétaires. Le remembrement est donc compliqué. Les récoltes et l'entretien guère économiques. © Géraud Bosman-Delzons

Elle est posée sur l’eau comme un galet, à une portée de ric-hochet de Roscoff, poétisait Roger Gicquel. Un caillou de 3,5 km de long sur 1,5 km de large, surmonté d’un phare, son point culminant (45 mètres…). De là-haut, on comprend mieux sa géomorphologie : de petites parcelles de terres, délimitées par des haies et les sentiers, se juxtaposent jusqu’aux côtes crénelées. L’île de Batz est une dentelle.

À la belle saison, deux univers se croisent sur les chemins vicinaux : les vélos et les tracteurs. Les touristes, légions en ce fol été 2020, débarquent avec les navettes de la mi-matinée, et partent à l’assaut de l’île et de ses plages polynésiennes ; juchés hauts sur leurs machines, les agriculteurs toisent les premiers avant d’esquisser un sourire. Ceux rencontrés, tout à leur labeur, sont assez taciturnes de prime abord. Mais rapidement, ça se détend. Pendant deux mois, on est au champ à 4 h 15 du matin, à la frontale. À midi, on a déjà fait huit heures, éclaire Éric Dupont, la soixantaine, à genoux dans les sillons d’ostaras, une variété rustique de pomme de terre.

Près de 100 000 tonnes de primeurs sont produites en France chaque année pour 5,5 millions de pommes de terre au total, principalement de conservation. © Géraud Bosman-Delzons

On plante les premières entre Noël et le Jour de l’An, précise l’agriculteur. Un trimestre avant le continent ! On appelle cela l’effet Gulf Stream. Ici, on parle de ce courant marin comme d’un ami qui vous veut du bien. Il baigne toute la Ceinture dorée et procure à Batz des conditions climatiques insolentes : pas ou peu de gelée, des hivers doux, des étés à la fois pluvieux et ensoleillés, même chauds. La pomme de terre aime la terre sèche, légère, peu mouillée. Ici, il peut pleuvoir tous les jours mais la terre, sablonneuse, ne sera jamais détrempée. L’ennemi juré en revanche, c’est le nord-est : C’est un vent fort et sec qui assèche leurs cultures et brûle les fanes. Pour les agriculteurs, comme pour les marins-pêcheurs d’ailleurs, c’est une calamité, atteste Guy Cabioch, le maire de l’île, ancien marin. Seul remède : le bâchage des plantations.

Géraldine Le Roux, dans son champ de pommes de terre bio. © Géraud Bosman-Delzons

La douceur des températures offre un gain de temps précieux sur la plantation, puis sur la récolte et enfin sur la vente. Cette précocité permet en plus de rentabiliser les parcelles souvent petites en enchaînant une autre culture : On fait deux récoltes de légumes par parcelle, c’est pour ça que c’est viable, explique Marie-Hélène Dupont, propriétaire de l’exploitation. On peut même aller jusqu’à trois, pomme de terre, fenouil puis chou-fleur, mais c’est mieux de laisser la terre reposer.

La pomme de terre nouvelle, la peuleuse, est depuis longtemps la culture emblématique de l’île. Comme ses congénères de Noirmoutier, qui viennent tout juste de décrocher son IGP, ou la patate AOP de l’île de Ré, celle de Batz, qui n’est pas protégée, s’exporte partout en France (avant le 15 août, pour garder son label de primeur). Pourtant, tout n’est pas rose pour le tubercule.

Le vent du nord-est, honni des maraîchers, balaie et assèche les cultures qui doivent être bâchées. © Géraud Bosman-Delzons

À l’avant-garde du bio

Il suffit de marcher une centaine de mètres pour trouver la ferme de Jean-Pierre Craignou. Au volant d’un tracteur, son fils Jean-Félix ramène des caisses remplies de fenouil. On plante les semis début mars, toutes les semaines. Il se récolte à partir du 20 mai jusque mi-décembre. Pour ce légume, il faut une terre fraîche, un sol humide et beaucoup de soleil, explique le fiston, un colosse de deux mètres comme son père.

Les Craignou travaillent en agriculture biologique depuis dix-sept ans. Sur la vingtaine d’exploitants qui se répartissent la surface agricole de l’île, plus de la moitié désormais est en bio. Il y a eu une grosse vague de conversion dans les années 1990. Quand vous êtes plusieurs à penser la même chose, ça entraîne. Pour les Craignou, cela tombait sous le sens : Au début de ces années-là, on ne vendait plus rien sur l’île. Il y avait surproduction de choux-fleurs et de pommes de terre. Parfois, il fallait jeter jusqu’à la moitié. Donc soit on arrêtait, soit on travaillait autrement. Pour rien au monde, jurent-ils, ils ne reviendraient au chimique.

Marie-Hélène Dupont et l'un de ses employés en pleine récolte de pommes de terre. © Géraud Bosman-Delzons

Le Gaec cultive près de 10 hectares de légumes. Fenouil, mais aussi radis noir, blanc et rouge, céleri branche, chou pak choï, chou rave… et pomme de terre, forcément. Mais celle-ci n’est plus la principale production, depuis déjà plusieurs années. Elle est revendue trop chère en bio. J’ai vu des primeurs bio à presque 10 € le kilo à Brest ! Qui achète ça ? Par contre, nous, on nous l’achète au même prix qu’en conventionnel, dans les 0,60 centimes le kilo. Il faudrait qu’on ait 20 ou 30 % en plus. Donc on fait autre chose, conclut Jean-Pierre Craignou, qui pointe un marché saturé de produits bio aux prix trop élevés pour la plupart des gens, et des centrales d’achat qui font beaucoup de marge.

Les Craignou assurent eux-mêmes le conditionnement avant d'expédier à la ferme biologique Ty Coz, sur le continent. © Géraud Bosman-Delzons

Affairée à sa trieuse, dans son champ près de la Mare aux Canards, Géraldine Le Roux s’interroge elle aussi sur son tubercule qui occupe 3,5 hectares sur les 5,7 de son exploitation bio. Pour elle, ce sont les perturbations climatiques qui compliquent les choses : Les saisons ne sont plus marquées. Il y a deux ans, on a eu une canicule en février, on a eu des tempêtes en mars ou avril au lieu de décembre et en plus, il y a des différences de températures et les cultures n’aiment pas ça. Elle évoque également une concurrence italienne. Bref, elle envisage à son tour de diminuer la surface. C’est vrai que cette année n’a pas été très bonne. Moi-même je le constate dans mon jardin. On a eu des maladies et peu de rendement. C’est comme ça. L’année prochaine devrait être meilleure, prédit le maire, qui n’est pas inquiet pour le devenir agricole de l’île.

Remontées du rivage, les algues étaient étendues pour le séchage, puis stockées avant d’être brûlées dans des fours à goémon, creusés à même la terre, comme celui-ci, au centre nord de l'île. Les « pains de soude », obtenus à partir des cendres du goémon, étaient vendus aux industries qui en exploitaient l’iode. © Géraud Bosman-Delzons

L’algue est un trésor

Si la pomme de terre primeur de Batz reste une valeure sûre, c’est enfin grâce à un autre trésor naturel de l’île, décidément bénie : le goémon. Cette algue foisonne dans les fonds marins de Brest à Morlaix. Longtemps, elle fut utilisée comme combustible. À partir du XVIIᵉ siècle, la soude obtenue après brûlage est utilisée dans la verrerie. Dès le XIXᵉ siècle, c’est pour l’iode contenue dans cette même soude que l’algue est prisée du secteur pharmaceutique. Et aujourd’hui, la filière biologique lui offre un nouveau débouché (cosmétiques, compléments alimentaires, biocarburants…). En parallèle de ces différents usages, le goémon, riche en azote, en oligo-éléments et en potasse, est utilisé par les cultivateurs comme engrais.

On le ramasse sur la grève et on l’épand de début octobre jusque fin février, raconte Jean-Félix Craignou. S’il n’a pas le même effet dopant que les engrais chimiques, le goémon disposé en paillage dans les rangs préserve la vie microbienne du sol. Nec plus ultra, l’algue donnerait cette saveur unique à la pomme de terre. Un goût fruité, diront les gourmets.

Eaux turquoises et sable blanc : l'île de Batz recèle bien des trésors. © Géraud Bosman-Delzons

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