Le Petit changeons (tout) : la ferme en collectif

Un agriculteur a besoin de 35 hectares pour vivre, clament les statistiques des instances agricoles. A contre-courant et vue sur les marées du Mont Saint-Michel, Marie, Emeric, Camille et Kevin inventent sur 18 hectares une nouvelle agriculture collective.

 

 

Ici, il y a de la place : 1,2 hectare par vache, 1700 m2 par chèvre. Quant aux cochons, ils ont droit à un demi hectare d’herbage et 1,5 hectare de bois.
1,2 hectare par vache, 1700 m2 par chèvre. Ici, on pratique l’élevage archi-extensif. Et avec vue sur le Mont Saint-Michel s’il vous plait.

La visite commence par un jeu de piste.  D’abord, repérer sur la route qui descend de la cathédrale d’Avranches le petit panneau « fromages de chèvre » désormais enseveli sous le lierre. Ensuite, se laisser guider par des écriteaux « la ferme c’est par ici », « le bon fromage de chèvre, c’est par là », arriver enfin au paradis en Normandie, un éden fait d’arbres fruitiers, de chèvres, de cochons en liberté et de vaches canadiennes contemplant la baie de l’archange. Evidemment, du côté de la ferme à proprement parler le paysage ponctué de bétonnières, d’échelles, de truelles, de chaux et de paille est moins bucolique. « On se demandait comment planquer tout ça pour les photos, confie Camille, trentenaire à la jolie bedaine de 22 semaines.

 

Le futur fournil entièrement écologique pour nos paysans-boulangers.
Le futur fournil entièrement écologique pour nos paysans-boulangers.

 

Dans cette ancienne porcherie, on aménage une boulangerie fermière. On y fabriquera plusieurs fois par semaine du bon pain pétri à la main à partir de nos blés anciens. » Pendant que Camille déroule les explications, montre la voûte de 1400 briques du four à bois qu’ils ont fabriquée, deux jeunes wwoofeuses assurent la jointure des pavés. « Pour tous les aménagements de la ferme, on organise des chantiers participatifs et collectifs. Ca permet d’avancer plus vite d’un seul coup.»

 

Camille, Emeric, Marie et Kevin : nouveaux paysans heureux.
Camille, Emeric, Marie et Kevin : nouveaux paysans heureux.

 

Le collectif est un mot qui résonne très fort au Petit Changeons. « Je ne me voyais pas me lever tous les matins pour aller au cul des vaches, rappelle Marie qui a rejoint l’aventure il y a deux ans. Ce que j’aime dans ce projet, c’est que l’on change constamment de métier. » « Pendant plusieurs années, j’ai côtoyé, observé et expérimenté des projets agricoles collectifs, explique Camille. Il y a mille et un écueils à éviter pour que l’expérience puisse vivre dans la durée. » Parmi celles-ci, savoir faire cohabiter aspirations personnelles et dessein collectif, clé de voute du dispositif au Petit Changeons.

Comment ? Classiquement d’abord avec les réunions du lundi matin autour de la grande table de la maison commune. Les associés se réunissent pour définir les objectifs de la semaine, pour se répartir les tâches, pour parler de ce qui va ou pas. Qui sera référent sur la traite (on ne dit pas chef ici) ? Qui va au marché ? Sera-t-on prêt pour la Fête des sens dans quelques semaines ? Régulièrement, un intervenant extérieur vient jouer les médiateurs et s’assurer que les intentions initiales sont bien respectées. « C’est super important de se rappeler l’idéal de notre projet et de réajuster nos trajectoires, » confie Camille.

 

Une yourte accueille 12 enfants en école Montessori. De futurs éleveurs ?
Une yourte accueille 12 enfants en école Montessori. De futurs éleveurs ?

Au Petit Changeons, les premières années ont pourtant ressemblé à une course en solitaire. Emeric a démarré tout seul, il y a 9 ans. « C’était ma crise de la trentaine, j’ai plaqué mon boulot de conseiller en développement local pour changer de vie. Au début, je souhaitais monter mon resto mais comme je ne voulais pas mettre n’importe quoi dans l’assiette de mes clients, j’ai décidé de commencer par le commencement : produire. »

En 2006, Emeric s’installe dans ce vallon avec dix chèvres et deux vaches. Dans la région, on le prend d’emblée pour un allumé. Au bar du coin, on lui donne un an pour rentrer au bercail. Le passionné s’applique, élève ses bêtes, fabrique son fromage, découpe la viande en caissette, fait les foins, vend au marché… « C’était dur mais ça marchait. Au moment où j’allais craquer que j’ai rencontré Camille. » La belle brune échouée quelques semaines en Normandie pour wwoofer finit en 2013 dans les bras du paysan le plus rebelle de la baie.

 

« Parfois je peste sur notre vieux tracteur, confie Marie mais je me rappelle aussitôt que le faible coût de la carlingue nous a permis de ne pas nous endetter. »
« Parfois je peste sur notre vieux tracteur, confie Marie mais je me rappelle aussitôt que le faible coût de la carlingue nous a permis de ne pas nous endetter. »

Rapidement, elle embarque une collègue de sa promotion de l’Ecole supérieure d’agriculture d’Angers, Marie, fille d’éleveurs, ex-directrice d’une équipe de 100 personnes. Toutes deux commencent en contrat de parrainage. « Ce genre de contrat, spécifique à l’agriculture et financé par les régions, permet à un jeune agriculteur qui va s’installer de compléter sa formation agricole et de découvrir son futur outil de production », explique Marie qui confie avoir encore beaucoup à apprendre. En 2015, les stages terminés, le projet collectif bien ficelé, le trio officialise son union. Le GAEC du Petit Changeons est né.

 

L'une des 4 vaches Vikings !
L’une des 4 vaches Vikings !

15 cochons, 4 vaches, 35 chèvres, 18 hectares pour faire vivre 3 associés ? Sur le papier l’équation a du mal à tenir. Dans les chambres d’agriculture, ça fait carrément sourire. D’autant qu’ici on préfère les vaches canadiennes aux Prim’holstein plus productives. « Ce sont des vaches de Vikings qui ont failli disparaître. Aujourd’hui, on est moins de dix éleveurs à perpétuer la lignée », se félicite Emeric. Côté chèvres, l’équipe joue le côté bigarré avec un mélange de races poitevines, des fossés ou alpines. « Mais toutes sont autogérées ». C’est-à-dire qu’elles vivent leur vie de biquettes entre vallons et bosquets et passent à la traite quand on les appelle, une fois par jour, le matin. Enfin, il y a Chaussette, la truie gasconne poilue de la maison et une vingtaine de porcs délicieux en saucissons ou en rillettes.

 

On récapitule. 15 cochons poilus + 4 vaches menacées de disparition + 35 chèvres rustiques + 18 hectares = un salaire pour 3 associés ? Si l’équation semble fonctionner, c’est parce que les jeunes agriculteurs ont fait le choix de l’autonomie, de la transformation-valorisation, de la débrouille aussi. Depuis toujours, le trio vit avec ses moyens, sans les aides de la banque. Le porc ? Il le valorise à 10 euros le kilo. Le lait ? A dix fois plus que le prix imposé par les laiteries. Bientôt, ils transformeront leur blé en pain et, mieux encore, ouvriront un restaurant à la ferme comme en rêvait Emeric il y a presque dix ans.

 

Terrines subversives (et délicieuses !)
Terrines subversives (et délicieuses !)

 

Lorsque Camille présente le projet de restaurant, on s’y croit déjà. Devant la maison commune, plusieurs grandes tables seront installées dans une pergola construite pour l’occasion. Dans le fournil, on profitera de la chaleur du four pour griller à même les briques côtes et filets de porc. Le dessert sera fait de faisselle de chèvre au coulis des petits fruits du jardin, de teurgoule incontournable spécialité normande… Les paysans-cuisiniers officieront au milieu des clients curieux d’en apprendre plus sur le métier. Les enfants seront pieds nus et les femmes porteront des colliers de fleurs… On s’égare.

« Aujourd’hui, le volet restauration fonctionne en autonomie avec les produits de la ferme pour ce qui est des produits laitiers, de la viande, du pain et de la farine, mais reste dépendant d’achats extérieurs pour les légumes, fruits et aromates, rappelle Camille. L’autonomie de la restauration passe donc par la mise en place d’un jardin en permaculture pour produire la verdure. » L’équipe a fait les calculs : pour proposer 2 repas par semaine pour 30 à 40 personnes, il leur faut cultiver 2000m2 (dont 250m2 de serre et tunnel). « Avec cette activité et cette surface nous sommes en mesure d’installer un nouvel associé. »

 

Le futur potager en permaculture ? C'est ici. Et pour le cultiver : Kevin.
Le futur potager en permaculture ? C’est ici. Et pour le cultiver : Kevin.

Grâce au concours Fermes d’avenir, Kevin serait donc ce nouvel associé. Son truc à lui, ce sont les plantes aromatiques, celles qui soignent, qui parfument, qui enivrent. Pour le moment son terrain de jeu ressemble à une friche parsemée de petits fruits. Selon les principes de l’agro-foresterie, ces rangs de raisin et de kiwis viendront prochainement dessiner des lignes entre les buttes de culture. « Elles feront 1m50 de large et 1 m de haut, » explique Kevin qui souhaite ainsi ne pas se bousiller le dos. « Attends, j’ai plus 20 ans ! ». Dans son potager, il y plantera toutes sortes de légumes pour le restaurant fermier. Il y aura aussi une pépinière pour les jeunes plants éco-construite en verre sur des fondations de terre-paille.

Aujourd’hui, Kevin est encore en contrat de parrainage. Mais son projet semble bien engagé. Ainsi, avec Camille, Marie et Emeric, il espère encore faire chuter les statistiques. Et montrer qu’en 2015, il faut moins de 18 hectares pour rendre 4 agriculteurs heureux.

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Pour découvrir le projet en images, c’est par ici :

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  1. Bravo ! je tire mon chapeau, quelle lucidité, quelle intelligence du coeur ! une vision d’un monde plus fraternel, sain où l’homme peut être heureux dans un partage solidaire Merci ! je partage et fais connaître !!!

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