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Il ramène les sols à la vie (mais ne change pas encore l’eau en vin)

Nous sommes en 2002. À travers l’océan indien le groupe aéronaval français progresse vers l’Afghanistan, dans le cadre de la riposte alliée aux attentats du 11 septembre – aussi connue sur le nom d’Opération Héraclès. Sur le pont de la frégate Jean de Vienne, l’officier Jérôme Dehondt fixe l’horizon. Ses hommes n’en savent rien, mais une inquiétude le ronge. Le péril est inévitable, il le sent : « Ce soir, nous mangerons encore des conserves dégueulasses au dîner. »

La table où Jérôme prend désormais son thé, chaque matin.
La table où Jérôme prend désormais son thé, chaque matin.

 

En 2012, Jérôme Dehondt finit par en avoir ras sa casquette d’officier de passer autant de temps loin de sa famille, de gérer la logistique pour des bombardement discutables et, surtout, de manger n’importe quoi. Alors il envoie tout valdinguer, démissionne et renonce à ses avantages de fonctionnaire, dont sa confortable retraite promise à 57 ans. Avec sa femme et son fils, il quitte son habitation parisienne pour devenir maraîcher à Durtal, une commune des Pays de la Loire qui compte moins de 4000 habitants. Quelle mouche l’a donc piqué ?

Les nombreux voyages qu’il effectua dans le cadre de son métier l’aidèrent à prendre du recul sur l’agriculture et l’alimentation. Surtout, à Paris, la découverte des AMAPs le sensibilise définitivement sur ces questions. Il s’impliqua dans la création de MIRAMAP (mouvement national qui les fédère), et devint même trésorier d’URGENCI (mouvent international de même nature). À l’âge de 38 ans, Jérôme se sentait mûr pour changer de vie. Il quitta la mer et les militaires pour rejoindre la terre et les libertaires. Sacré retournement de situation.

Anis, l'âne de la ferme, fournit du fumier qui sert d'engrais.
Anis, l’âne de la ferme, fournit du fumier qui sert d’engrais.

 

Le projet de Jérôme n’entre dans aucune case connue. Il connait bien Jean-Martin Fortier, le pape du maraîchage sur petite surface, mais ne partage pas ses référentiels, « trop centrés sur la performance économique ». Il a rencontré Pierre Rhabi, mais la permaculture ne le convainc pas totalement, « trop brouillonne, difficilement adaptable, c’est plus une philosophie qu’une vraie technique ». Ces réserves ne l’empêchent pas d’en appliquer certains principes sur sa propre ferme. Considérant que le label AB ne va pas assez loin, il a fait la démarche d’obtenir la mention Nature et Progrès. La biodynamie ? Ça l’interroge. « Ce qui m’intéresse, ce sont les biodynamistes, la rigueur et la qualité de leur travail. Ils obtiennent des résultats qu’on a pas les moyens d’expliquer pour l’instant sur un plan scientifique. En même temps, il y a dix ans, si tu disais que les plantes communiquaient entre elles tu passais pour un hurluberlu. Aujourd’hui c’est un fait bien établi. »

Jérôme qualifie son travail de maraîchage sur sol vivant. C’est à dire qu’il cherche, en premier lieu, à rendre au sol sa biodiversité naturelle, et donc à augmenter sa fertilité – on appelle ça l’aggradation. Il veille aussi à développer tout un écosystème où les plantes, les animaux, les insectes, les micro-organismes et les champignons développent leurs propres stratégies, et tissent entre eux des relations symbiotiques qui les protègent et les renforcent mutuellement. « À ce sujet, précise-t-il, vous saviez qu’une plante mycorhizée peut explorer un volume de sol 15 fois plus important qu’avec ses racines seules ? »

La vigueur du potager ne laisse pas d'étonner Jérôme, "une vraie jungle".
La vigueur du potager n’en finit pas d’étonner Jérôme, « une vraie jungle ».

 

Pour que son travail de défricheur puisse profiter à d’autres, Jérôme est en relation avec des chercheurs de l’INRA et d’AgroParisTech, même si la discipline commence tout juste à s’intéresser à la vie du sol, et que celui-ci est encore largement considéré comme un stock (un stock d’azote surtout) qui se vide et se remplit au gré des circonstances plutôt que comme un tissu d’interactions complexes entre organismes. « En fait, on ne sait même pas quoi mesurer, reconnaît humblement Jérôme, d’autant que pour des raisons stratégiques, la recherche se concentre les grandes cultures et la viticulture. »

Dans les cultures, il n'est pas rare de trouver des fleurs oubliées par la nature.
Dans les cultures, il n’est pas rare de trouver des fleurs oubliées par la nature.

 

Jérôme travaille sur un terrain de 12 hectares, principalement dédié aux prairies et aux céréales, et dont 4000m² sont réservés au maraîchage. Sur cette petite surface, il produit une étonnante diversité de végétaux : 200 plantes potagères, une quinzaine de plantes aromatiques et presque autant de fruits. Bien sûr, certaines productions sont anecdotiques ; les fruits, notamment, puisque les arbres sont surtout là dans le cadre de techniques agroforestières. « Les pommiers attirent les oiseaux qui mangeront les papillons avant qu’ils ne dévorent les récoltes, tandis que les noisetiers attirent les coccinelle et les syrphes qui me protègent des pucerons. »

Dans cette jungle comestible on trouve des espèces assez méconnues, par exemple l’agastache anisée, une plante aromatique que Jérôme fait spécialement pousser pour un restaurant de la région, ou encore le tomatillo pourpre, le chou à choucroute, et même l’aubergine rouge de Turquie, un légume si amer que Jérôme ignore complètement comment il peut être mangé. Nous lançons d’ailleurs un appel : si vous connaissez des recettes, laissez-les en commentaires – ensemble, nous viendrons à bout des légumes revêches. Avide d’expérimentation, Jérôme s’essaye aux productions décalées dans la saison (sacro-sainte pomme-de-terre nouvelle récoltée en septembre, et pourquoi pas tomates jusqu’en novembre), et s’inspire de la fameuse milpa pour faire pousser le maïs et le haricot sur une même parcelle.

Même chez les courgettes, il y a de la variété.
Même chez les courgettes, il y a de la variété.

 

Jérôme est passé pour un original auprès des autres fermiers du coin. Heureusement son beau père, que l’on connaissait bien à la chambre d’agriculture, était là pour l’aider à se faire respecter. Celui-ci est producteur de semences de maïs et reste un défenseur des OGM. « D’un commun accord, c’est un sujet qu’on n’aborde plus » nous dit Jérôme. « L’agriculture change, mais lentement. La première force d’inertie, c’est l’âge moyen des agriculteurs, qui tourne autour de 49 ans. »

Sous une serre, Jérôme laisse grimper de la vigne. Les feuilles apporteront une fraîcheur naturelle, et les raisins pourront aussi être récoltés.
Sous une serre, Jérôme laisse grimper de la vigne. Les feuilles apporteront une fraîcheur naturelle, et les raisins pourront aussi être récoltés.

 

Si Jérôme fourmille d’idées, le concours Fermes d’Avenir devrait lui permettre d’en concrétiser une belle : la serre-autonome-circulaire. Quésaco ? C’est un grand bâtiment qui servira, premièrement, à la production de végétaux. Les jeunes plants seront incubés, grandiront dans la serre et finiront soit dans la station de lavage puis de stockage pour légumes, soit dans le grand séchoir aux façades amovibles (pour faire circuler le vent ou non, dans le sens souhaité, selon les conditions météo). Près du bâtiment, on trouvera aussi un petit élevage de poules pondeuses centré sur la préservation des races anciennes. Mais ce n’est pas tout ! Jérôme prévoit de construire un four à pain, un atelier de transformation et même une boutique à la ferme. D’un point de vu énergétique, son projet vise l’autonomie en se dotant d’un système de récupération des eaux de pluie, ainsi que d’une éolienne pour les besoins électriques.

Jérôme loge un chat sur la ferme, en espérant qu'il éloigne les mulots. "Il préfère les caresses et la sieste", reconnait-il plein de dépit.
Jérôme loge un chat sur la ferme, en espérant qu’il éloigne les mulots. « Il préfère les caresses et la sieste », reconnait-il plein de dépit.

 

Pour Jérôme, il était important de démarrer seul sa reconversion, « pour me prouver que je pouvais le faire ». Mais l’aspect social du métier reste une donnée cruciale pour lui, qui aime se voir comme le fermier de famille (complémentaire du médecin de famille), c’est à dire celui qui nourrit sa communauté. Ses clients les plus éloignés se trouvent à 12km de son exploitation. « Quand je vais chercher les enfants à l’école je croise d’autres parents, qui sont aussi membres de l’AMAP où je distribue mes légumes, c’est valorisant. » Il a bien l’intention, dans un avenir proche, de s’associer à d’autres passionnés pour lancer de nouveaux ateliers de production, pourquoi pas se mettre à l’élevage et, surtout, pouvoir se relayer et prendre des vacances. « Juridiquement, je verrais bien une Société Coopérative d’Intérêt Collectif », pense-t-il tout haut.

A quelques kilomètres de sa ferme, sur un autre terrain qu’il décrit comme une « pépinière », Jérôme a déjà commencé son travail de transmission en formant Quentin, un jeune qui souhaite se lancer dans le milieu. En visitant sa parcelle, on s’étonne de voir que les tomates sont encore plus belles que celles du Jérôme. « C’est parce qu’il arrose plus, et puis les sols ne sont pas les mêmes, » nous explique Jérôme. On le croit sur parole. Un officier n’a jamais tort.

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Pour découvrir le projet en images, c’est par ici…

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