Les cœurs d’artichaut sont durs à cuire

« Tu vas quand même pas nous photographier sur des ballots de paille ? » La question de Charline est rhétorique, puisque je suis précisément en train de la photographier sur des ballots de paille. Les lieux communs de la paysannerie la désespèrent, elle n’en veut plus. Pierre, lui, s’amuse à nous dire tout le bien qu’il pense de l’agroalimentaire. Charline le reprend : « Tu vas renforcer le cliché du paysan donneur de leçons. » Bon. Ce matin nous sommes à la Ferme du Meunier, en Loire Atlantique, et nous n’allons pas nous ennuyer. Rencontre avec un couple d’intraitables qui se bat contre les clichés, contre l’industrie, mais avant tout, pour sa propre liberté.

Pierre, un dur à cuir.
Pierre, un dur à cuir.

 

Pierre a 42 ans, et son histoire personnelle supplante le potentiel viril de l’armée spartiate. Dès le collège il portait une chemise à carreaux car il voulait devenir bûcheron canadien – il était alors tourangeau. Déterminé, il s’oriente vers une seconde agricole, passe un bac de technicien forestier puis un BTS, avant d’accomplir son rêve à 18 ans, et de couper du bois dans les parc nationaux d’Amérique du Nord. Quand il y rencontre des gardes spécialisés, Pierre découvre un nouveau défi à sa mesure. Il rentre en France, passe un BTS en aquaculture, et retourne s’installer au sud de l’Alaska pour exercer l’activité mondaine et moelleuse de scaphandrier. Quand il se levait le matin, Pierre enfilait une combinaison hermétique, naviguait au large, perçait la croûte gelée de l’océan, plongeait jusqu’à 70 mètres de profondeur et dans l’obscurité implantait les coffres en béton qui  servaient d’ancrage pour les trains de cages offshore des saumons d’élevage.

Mais il ne s’arrêta pas là. Après avoir fait son service militaire sur un patrouilleur en Nouvelle Calédonie, il œuvra comme officier mécanicien sur d’immenses navires de chalutage profond en Norvège et en Irlande puis sur des thoniers industriels près des côtes africaines. Sur ces bateaux pouvant atteindre cent mètres de long, comme au fond des bois ou au fond des mers, ce que Pierre cherchait vraiment, c’était la solitude et l’autonomie. « Une fois à bord tu as un rôle d’équipage et personne ne te dit quoi faire. Tu sais ce que tu dois faire , si tu es bon tu restes, sinon tu as ton sac. J’aimais ça. »

Malgré tout quelque chose ne tournait pas rond sur ces bateaux. Pierre est encore hanté par les images de requins et de tortues remontés dans les filets, découpés puis rejetés agonisants dans la mer, tandis que les thons par millions étaient congelés vivants pour le compte du conglomérat alimentaires. « Quand tu es immergé dans la technologie et dans un rôle social, tu as du mal à ouvrir les yeux », reconnait-il. « Mais là, c’était une prise de conscience écologique. J’ai voulu revenir aux fondamentaux, vivre simplement. » Après un bref passage dans l’enseignement et dans l’entrepreneuriat, il se lança dans l’agriculture. Mais pas n’importe laquelle.

Une antique trieuse à grains, trouvée sur un marché de la région.
Une antique trieuse à grains, trouvée sur un marché de la région.

 

Très tôt, Pierre sentit qu’il avait des affinités avec les chevaux. À 17 ans déjà il eut un coup de foudre, quand il passait avec des camarades sur la ferme de Jean-Bernard Huon et découvrait la traction animale. Le sentiment se confirma plus tard, dans le Jura, quand il monta des chevaux pour le débardage, cette opération qui consiste à tirer les arbres abattus hors des bois. Et puis les chevaux sont synonymes d’affranchissement : pas de pétrole, pas d’accessoires superflus. Pierre aime la triangularité, se retrouver lui, avec eux, et la terre.

Il trouve une parcelle de 12 hectares à une heure de Nantes et s’installe avec deux bêtes. Sur une moitié poussent des variétés anciennes de blé, de seigle, d’épeautre et de sarrasin ; sur l’autre les chevaux paissent. Puis les cultures tournent. Toujours dans un souci d’autonomie, Pierre récupère de vieilles machines ici et là, une trieuse, une nettoyeuse, des épaves qu’il restaure lui-même et qui lui permettent de maîtriser toute la chaîne de transformation depuis les graines jusqu’au pain. Et bien sûr, pour cuire ses miches, il utilise un four à bois, pour s’approcher encore de l’indépendance énergétique. Aussi dans cette ferme en transition énergétique, où le tracteur et la vieille moissonneuse batteuse ont toujours une place pour les gros travaux, l’huile de friture recyclée a remplacé le pétrole en partie.

Des courges multicolores - c'est esthétique.
Des courges multicolores – c’est esthétique.

 

En traction animale, le développement des technologies s’est arrêté dans les années 1960. Pourtant, il est aujourd’hui possible de travailler plus vite, sur de plus grandes surfaces, tout en respectant le bien être des chevaux. Pierre le prouve en développant ses propres outils dans son atelier. Il nous montre par exemple sa machine à double-section, qui permet de faucher le foin avec moitié moins d’efforts. Il n’en est pas à sa première invention : la fondation Nicolas Hulot l’avait déjà financé pour développer une machine à Madagascar permettant de semer du riz pluvial en montagne, sur des couverts végétaux protecteurs et nourriciers, sans travail du sol et avec des zébus.

En fait, l’intérêt de Pierre pour la mécanique rentre dans une vision agronomique plus globale. « Depuis dix ans j’ai mis au point des techniques simplifiées pour l’agriculture de conservation », nous explique-t-il. « Je travaille en semi direct, je ne laboure pas et l’animal reprend sa place devant la machine. Aujourd’hui toutes les méthodes de travail sont compliquées, d’un point de vu technique ou administratif. Et plus elles sont compliquées plus elles sont instables. Au nom de la compétitivité on s’embarque là dedans mais au final on dépense plus d’énergie à faire marcher ce système qu’à bosser vraiment. » 

L'élevage caprin, l'autre facette de la ferme.
L’élevage caprin, l’autre facette de la ferme.

 

Charline, elle, n’a pas trempé son caractère d’acier dans les eaux glacées de l’Alaska mais l’a forgé le long des routes, vivant dans une roulotte avec le collectif « Les Potes de Foin », dont l’objectif était de découvrir la diversité des fermes de l’Orne au Finistère, tout en avançant ensemble vers un projet d’installation agricole. Ingénieure agronome de formation, elle travailla comme technicienne en élevage au sein d’un GAB tout en constituant, de son côté, son propre élevage de chèvres. Elle adore cet animal puisqu’il ne réclame pas d’installations compliquées. Comme Pierre, elle pense que la simplification est le plus court chemin jusqu’à la liberté. D’ailleurs, Pierre se rappelle du moment où elle vint s’installer chez lui, avec sa dizaine de bêtes : « On est passé sur 33 hectares. C’est vraiment à partir de là qu’on pouvait parler d’une ferme. » La polyculture-élevage donne aussi plus de cohérence à la ferme avec des animaux qui nourrissent le sol et le sol qui nourrit les animaux : du fumier pour du beau blé, de l’herbe et le son du moulin pour des chèvres laitières !

Charline a choisi d’élever la chèvre poitevine. Encore très rare aujourd’hui, c’est une race rustique, adaptée au climat local – comme les blés de Pierre. Le troupeau bénéficie d’un pâturage 80% de l’année, d’un accès au plein air tous les jours, de soins particulièrement délicats (phytothérapie, aromathérapie), et profitera bientôt de l’ombre offerte par les frênes récemment plantés sur sa parcelle. Charline s’occupe de la traite, à la main, et de la transformation du lait en fromages.

Tous les matins les chèvres trépignent devant la porte de la grange. Elles attendent l'heure de la promenade.
Tous les matins les biques trépignent devant la porte de la chèvrerie. Elles attendent l’heure de la promenade.

 

L’autonomie, on le comprend, est le fil conducteur du couple, et le projet 13 Fermes d’Avenir devrait leur donner un nouvel élan dans cette direction. D’abord grâce à la construction d’un méthanisateur pour valoriser les déchets de la ferme, à savoir le son (l’enveloppe indigeste des céréales) et le lactosérum (ce qu’il reste du lait une fois qu’on en a tiré le fromage). Il s’agit d’un grand réservoir qui peut extraire les biogaz issus de la macération des matières organiques ; cette énergie propre alimentera la gazinière, fournira la fromagerie en eau chaude et permettra le séchage des céréales. Un tel projet, inspiré de l’agriculture africaine et népalaise, reste inédit en France où les seuls méthanisateurs sont industriels et seulement bons à exploiter les déjections bovines (par exemple dans la fameuse Ferme des Mille Vaches).

La deuxième partie du projet consiste à monter un chantier pour la fabrication de machines agricoles, dédiées à la traction animale et aux pratiques écologiques. Pierre y organisera des ateliers participatifs avec les autres agriculteurs intéressés de la région, et diffusera tous ses plans en open-source sur Internet.

Charline cendre ses fromages à la main.
Charline cendre ses fromages à la main.

 

Avec leurs machines restaurées, leurs chevaux de trait et leur petit cheptel de chèvres, Pierre et Charline comprennent qu’on puisse les confondre avec des passéistes. Mais ils insistent sur leur caractère « diablement moderne ». Et pour sa démonstration, Pierre assène quelques chiffres : « L’industrie est obnubilée par l’essence et les phytosanitaires, mais leurs prix augmentent et continueront d’augmenter. En France, on dépense cinq calories de pétrole pour produire une calorie alimentaire. On conçoit des usines à gaz pour tenter de faire croire que l’on va vers une agriculture vertueuse ! » Il existe, dans le monde, trois fois plus de paysans travaillant en traction animale que d’agriculteurs mécanisés. Et si c’était ça l’avenir ?

Aujourd’hui, Pierre et Charline n’ont plus la bougeotte. Ils sont bien où ils sont. Ils vivent dignement, ont du temps libre, et même suffisamment pour transmettre à d’autres ce qu’ils ont appris par l’expérience. « L’agriculture bretonne familiale et productiviste aujourd’hui se fout par terre. On verra ce qui sortira derrière. Ce sera peut-être quelque chose d’encore pire avec les capitaux industriels . Mais il est important que des fermes résilientes comme la nôtre continuent leur pédagogie par la preuve. »

A très bientôt !
A très bientôt !

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Pour découvrir le projet en images, c’est par ici…

Et pour le soutenir, c’est .

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