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Heurteloup, la ferme libère-terre

« Vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne », écrivait Jean-Jacques Rousseau. Trois siècles plus tard, à moins de 50 km de Paris la Ferme d’Heurteloup invente le concept de ferme citoyenne. 

 

En bleu c'est Nicolas, en rose Ali, fidèle maraîcher d'Heurteloup et puis il y a aussi Frédéric l'assistant boulanger de la ferme.
En bleu c’est Nicolas, en rose Ali, fidèle maraîcher d’Heurteloup et puis il y a aussi Frédéric l’assistant boulanger de la ferme.

C’est juste un légume. Un légume juste. Nicolas Humphris, aime bien cette formule qu’il nous sert au moment où l’on se pâme devant ses rangs de tomates. Il faut dire qu’on en a rarement vu de si belles. Des coeurs de boeuf, des noires de Crimée, des zébrées, des de toutes les couleurs, des charnues, des énormes, des à formes presque humaines, des gorgées de soleil prêtes à éclater. «Je n’ai jamais mangé de tomates comme celles de mon père, confie sa fille Emma, qui connaît pas mal le monde et est depuis longtemps sortie de la zone oedipienne. La chair est tellement dense qu’on croirait presque manger de la viande».

Emma qui, entre deux escapades, vient faire le plein à la ferme.
Emma qui, entre deux escapades, vient faire le plein à la ferme.

« Les légumes de mon père ont le goût du réel, poursuit son fils Dan qui vient d’ouvrir une boutique de la ferme à Paris. J’entends par réel un produit qui non seulement rassasie l’appétit mais quelque chose de plus profond qu’est le bonheur du partage et la simplicité ». En croquant dans une rose de berne, voilà que l’on se met nous aussi à encenser le légume et à se lancer dans des envolées gastronomico-lyriques. La tomate nous a envoûtés. Nicolas doit être un sorcier.

«  Cette ferme, raconte Emma, on l’a découverte lorsqu’on était enfants. On organisait des aventures en famille avec mes deux frères. Moi j’étais dans une charrette trainée par des huskys on avait aussi un âne. On marchait dans les Yvelines, on dormait ici et là. Un jour on est passés à Heurteloup, Paps s’y est arrêté. »

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C’est ainsi qu’en 2004, après une première existence faite de droit, de muffins et de projets immobiliers, Nicolas déboule sur ces terres. En 2006, il convertit les 2,72 hectares de maraîchage à l’agriculture biologique, se met à la boulangerie au feu de bois. Comme avant, dans un four qu’il alimente avec des fagots pour chauffer les briques diffusant alors leur douce chaleur aux pâtons façonnés à la main. « Emma déteste que l’on emploie les termes autrefois, d’antan, jadis : tout ce qui donne une vision passéiste, explique le quinquagénaire. Elle a d’ailleurs proposé que l’on appelle mon pain, THE miche. Faut encore qu’on réfléchisse. » Dans sa ferme, Nicolas sème également à la volée les 2000 m2 de blés anciens, fane les blés à la fourche, désherbe tout à la main. Nicolas doit être né au XIXe siècle.

On dirait un puits. C'est plutôt un ingénieux monte-charge qui descend les légumes dans une gigantesque cave.
On dirait un puits. C’est plutôt un ingénieux monte-charge qui descend les légumes dans une gigantesque cave.

Retrouver les gestes simples d’hier n’a pourtant rien de nostalgique, il ne s’agit pas non plus d’une coquetterie, le passionné met d’ailleurs pas mal de mots sur sa vision agricole. Il parle d’agriculture biologique bien sûr, mais aussi de biodynamie, d’agriculture intuitive, à but non lucratif, vivante, participative et appelle à la rescousse Ursula et Régis, deux proches de la ferme lorsqu’il pense perdre son interlocuteur et ne pas être assez clair.

Pourtant, la démarche est plutôt compréhensible. En diversifiant ses activités, en développant la fabrication du pain mais aussi l’accueil de touristes dans ses gîtes, Nicolas parvient à l’équilibre financier. Ainsi, les cultures n’entrent pas dans les bilans comptables d’Heurteloup. Affranchi de la pression financière dans ses champs, Nicolas peut se laisser guider par la nature. C’est elle-même qui dicte ses choix maraîchers.

Le pain au vrai feu de bois. "The miche", comme dit Emma.
Le pain au vrai feu de bois. « The miche », comme dit Emma.

« La culture de la terre et l’élevage se fait grâce à l’observation du vivant et en harmonie avec le vivant, explique-t-il. Il s’agit d’aider la nature à donner le meilleur d’elle-même selon ses lois propres, donc sans l’épuiser, et de manière pérenne. L’agriculteur est comme une « sage femme » qui aide la nature à accoucher au mieux de ce qu’elle porte dans ses entrailles. »  Nicolas prépare ainsi à l’agriculture sans douleur.

« Cet espace agricole à but non lucratif où la nature peut déployer toute sa générosité est certes bon pour la nature, et pour notre alimentation, mais il est aussi un lieu propice au ressourcement pour ceux qui veulent se rapprocher du vivant, » ajoute le maraîcher qui, depuis 2007, ouvre sa ferme à la participation de bénévoles. Chaque année, le quidam peut venir s’y ressourcer, plonger les mains dans la terre, participer au maraichage, à la boulangerie, à la transformation, à la vente, aux repas en commun confectionnés avec le surplus de la production agricole.

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Ursula est de ceux-là. Architecte-paysagiste, voisine, longtemps fidèle du magasin à la ferme, elle a fait de ses bottes son outil de transition vers une nouvelle existence. « En travaillant à Heurteloup, en donnant de mon temps, j’assure ma propre décroissance. » Lorsqu’elle nous présente les projets d’avenir pour la ferme, elle reprend sa casquette de paysagiste et s’appuie sur les thèses de Steiner ou des permaculteurs.

« Nous allons ré-organiser la ferme de façon circulaire et donner une fonction spécifique à chaque espace.  Au centre, il y aura la partie la plus productive avec les champs et les serres. Les bâtiments autour seront agencés pour la transformation. On va installer un moulin pour moudre nous-mêmes le blé. Il y aura aussi une basse cour d’une centaine d’âmes – poulets, pintades, canards, oies – pour la production d’oeufs. On prévoit un espace de transformation pour déshydrater les légumes et en faire des barres séchées de cassis, de la dentelle de courgettes, du cuir de courges. » La boutique qui se trouve à quelques centaines de mètres d’ici sera également rapatriée. « Et puis, on ajoutera une subtile signalétique pour faire comprendre que c’est une ferme ouverte. »

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Pour fédérer toutes ces énergies bénévoles, pour dessiner une agriculture citoyenne, pour donner à chacun une place dans le projet, Nicolas, Ursula, Régis et une bonne dizaine de jardiniers actifs définissent actuellement les statuts de l’Association de la Ferme participative d’Heurteloup. L’objectif ? Transmettre l’esprit de la ferme, par des ateliers, des chantiers pédagogiques, des rassemblements, des fêtes. « Cette association permet également d’inscrire la ferme dans le temps, conclut Nicolas. Si un jour je ne suis plus là, la ferme perdurera. » Finalement, Nicolas doit être juste un paysan de son temps. Un paysan juste.

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Pour découvrir le projet en images, c’est par ici…

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