fbpx

Sans labour, sans labeur

Maraîcher avec les vers de terre

Julien Tiberghien, maraîcher bio dans la Drôme, ne laboure pas la terre pour faire grandir ses légumes. À la place, il fait d’abord pousser la vie sous terre en donnant la becquée aux vers.

La présence des vers de terre révèle la qualité du sol. ©Angela Bolis

Genoux dans la terre, Julien Tiberghien scrute son sol. Il ne faut guère longtemps à ce paysan, maraîcher à Châtillon-Saint-Jean dans la Drôme, pour trouver ce qu’il cherchait : un ver de terre. Ce sont eux les meilleurs indicateurs pour savoir si mon sol est vivant, montre-t-il. Julien s’est installé il y a treize ans dans ces champs de la Drôme des collines, en lisière du Vercors. Auparavant, il travaillait dans une charcuterie industrielle en Ardèche. Il a voulu se reconvertir, nourrir les gens, mais autrement.

Ses premières armes s’aiguisent du côté du maraîchage bio. Il opte rapidement pour la traction animale, mode de production économe en intrants et en fuel. Il aime le contact avec sa mule et le respect du sol, moins tassé par les sabots que par le tracteur. Mais rapidement, il bute sur de nouveaux écueils : le travail du sol, éparpillé sur trois parcelles de 3000 mètres carrés, est fatigant, et la terre s’appauvrit, l’obligeant à épandre toujours plus de fertilisant.

Je savais qu’on pouvait faire du jardinage sans travailler le sol, mais pas à échelle commerciale, raconte-t-il. Peu à peu, à force de vidéos, de formations, de rencontres, je me suis dit, d’autres y arrivent, pourquoi pas moi. Il participe notamment au réseau national Maraîchage sol vivant, qui permet à quelques paysans en Drôme et Ardèche de mettre en commun leurs savoirs et techniques pour cultiver sans travailler la terre.

À gauche, Julien, sur sa ferme de Châtillon-Saint-Jean, aidé par Joris. ©Angela Bolis

Comme un sol forestier

Il y a bientôt trois ans, Julien s’est donc lancé. Au lieu de labourer, il couvre ses parcelles de compost de déchets verts, créant une épaisse litière qui se décompose peu à peu. Le but : nourrir les micro-organismes et toute la pédofaune — les animaux vivant dans le sol. Ce sont eux qui vont aérer et travailler le sol à notre place, explique-t-il. On essaie de recréer un sol forestier : dans une forêt, la terre n’est pas labourée, et pourtant elle produit une biomasse énorme chaque année. C’est un cercle vertueux : les végétaux en décomposition sur le sol nourrissent les organismes qui y vivent, et ces organismes permettent aux plantes d’y pousser. Ils crient famine si le sol est nu et la terre se dépeuple, perdant sa fertilité.

Le sol est un écosystème riche, composé de matières organiques, de minéraux, de gaz et d’eau. Il recèle une myriade d’êtres vivants, des plus grands (taupes, lapins, campagnols…) aux plus petits (cloportes, fourmis, vers de terre, puis acariens, myriapodes…), et jusqu’aux micro-organismes invisibles à l’œil nu. Selon la FAO (branche alimentaire de l’ONU), un quart de la biodiversité mondiale, végétale et animale, vit dans ce milieu. Et il y a plus d’êtres vivants dans une cuillère à café de sol (sain) que d’humains sur Terre. On compte en effet quelque 10 milliards de micro-organismes par gramme de sol.

Avec les labours, le sol est comme du café moulu en surface. Nous, on veut conserver le grain du café.
C'est un sol structuré que Julien vise. ©Angela Bolis

Julien soulève une motte de terre. Sous la première couche d’humus, des points noirs parsèment la terre marron. Ce sont les vers de terre qui emmènent l’humus en profondeur. Ils labourent verticalement, et peuvent aller jusqu’à un mètre sous la surface, assure-t-il. Le labour au tracteur, à l’inverse, est horizontal : il retourne la terre en surface, mettant les couches de sol sens dessus dessous, et créé plus bas une « semelle » de terre dure, que les racines ne peuvent pas pénétrer. Avec les labours, le sol est comme du café moulu en surface. Quand on arrose, tous les nutriments partent dans les nappes. Nous, on veut conserver le « grain » du café, un sol structuré, avec ses propriétés physiques et nutritives intactes, poursuit Julien. Pour tester son sol, il suffit d’en déposer une motte dans un bac rempli d’eau : s’il est bien vivant, il reste ferme, sinon, il s’effrite et se dissout. C’est dire si un sol mort sera plus vulnérable à l’érosion…

L’assiette dépend des vers

À l’inverse, un sol sain se tient, purifie l’eau qui s’infiltre à travers lui. Il rend bien d’autres services. Plus de 95 % de notre alimentation en dépend. Il stocke une quantité phénoménale de CO2, régulant le climat, et fournit diverses ressources, notamment pour notre santé — le premier antibiotique, la pénicilline, a par exemple été conçu à partir d’un champignon microscopique vivant sous terre.

Mise en place des semis pour la saison à venir. ©Angela Bolis

Pourtant, les sols sont gravement menacés. Selon la FAO, le tiers d’entre eux sont déjà très dégradés au niveau mondial. Ils pâtissent surtout de l’artificialisation galopante (en France, 80 000 hectares de terres agricoles et naturelles ont disparu chaque année entre 2006 et 2014 sous les villes, les routes et aménagements, selon France Nature Environnement), mais aussi de la pollution, de la surexploitation et de l’érosion. Les pratiques agroécologiques sont un des leviers pour les préserver.

Pour sa deuxième année de récolte, Julien n’est en tout cas pas déçu. La production était au rendez-vous : courges, salades, épinards, choux, tomates, aubergines, fenouils, poireaux, ails… On a toujours de beaux légumes. Et le temps de travail, important au début, est vraiment réduit par la suite, puisqu’il y a beaucoup moins de désherbage, de fertilisation, d’irrigation, et de travail du sol en général, relate-t-il. En revanche, je dois toujours faire du foin, pour pailler le sol : ce n’est plus pour la mule mais pour les vers de terre… et ils mangent largement autant qu’elle !

Le fruit du succès : de jeunes pousses de légumes. ©Angela Bolis

7 commentaires

Close

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

  1. bonjour
    bravo de faire savoir le succès de ce type de culture de conservation des sols. on peut se demander quand nos agriculteurs se rendront compte qu’ils ont tout à gagner de cesser labour et pesticides. Et pourront ainsi nourrir la population et ne plus craindre qu’on les accuse et qu’ils soient visés par l’agri-bashing.
    Quel est le nom de votre ferme ? est ce que vous faites de l’accueil en gîte pu en camping ?

  2. Bonjour,
    Jardinier amateur, j’ai expérimenté les techniques de lasagnes et de buttes pour éviter notamment de travailler mécaniquement la terre. Problème, je suis envahi de campagnols et il est impossible d’avoir des légumes racines et autres salade. J’arrive à sauver haricots verts, tomate, poivron.
    Comment faire des ces cas ? Je ne trouve pas de solution.

    Merci.

    Bien à vous

    1. Bonjour,
      Cette technique de culture sur buttes était elle réellement nécessaire sur votre terrain ? Il est possible d’obtenir de bons résultats sur une culture à plat, tout en conservant la couverture du sol bien entendu. Le travail sur buttes est intéressant si votre sol est tres humide par exemple, car alors cela favorise le drainage.
      Dans votre cas, peut etre qu’une culture à plat limiterait les rongeurs ?
      Bonne continuation.

    2. Bonjour,
      J’ai eu le même problème.
      Les pièges à trous Lucifer sont peu cher. L’appât peut être du son avec un bout de gras de jambon au fond.
      Ca prend du temps mais on voit qu’il y du monde la dessous.

    3. Ou bien du tourteau de ricin, des petits granulés 100% naturel qui sont toxiques et vont tuer les rongeurs, puis cela va se décomposer dans le sol et fertiliser la terre.
      Testé et approuvé par moi-même, en maraîchage Bio.

Recevoir le magazine

1 newsletter par semaine.
No pubs, Pas de partage de donnée personnelle

Oui ?

Recevoir le magazine

1 newsletter par semaine.
No pubs, Pas de partage de donnée personnelle