Colombes, de l’asphalte sur les salades

Il devrait avoir le sourire, Constantin Petcou. Son Agrocité, un lieu d’agriculture urbaine expérimentale installé à Colombes, en banlieue parisienne, est célébrée dans le monde entier. Des experts viennent d’Australie et de Hong-Kong pour l’étudier. Il a eu droit à un séminaire à Harvard. Si on rassemblait tout ce qui a été écrit sur lui dans les revues d’architecture, d’urbanisme ou d’ESS, ça ferait un vrai manuel de ville en transition.

Mais voilà.

Sur sa table, un courrier de la mairie, propriétaire du terrain, qui lui demande d’aller planter ailleurs ses salades et ses expériences écolo. Parce qu’elle veut y mettre… un parking provisoire, madame le maire. De l’asphalte à la place d’un maraichage ? Voilà un sacré rappel au réel, à quelques semaines de la COP 21. Laquelle se tiendra à quelques kilomètres de là, soit dit en passant. On mesure la distance.

 

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Tout a (bien) commencé en 2011. Le maire de la ville (celui d’avant : ceci explique-t-il cela ?) confie un terrain municipal en friche à l’Atelier d’Architecture Autogéré (AAA), que coordonne Constantin Petcou avec Doina Petrescu, architecte comme lui. Leurs premières expériences de tiers lieux associatifs à Paris ont bien marché, leur réputation est bonne et ils viennent de gagner une (grosse) bourse européenne pour mener un projet urbain écolo. Là, dans un quartier très populaire du nord de Colombes, l’équipe d’AAA a dessiné et fait construire l’Agrocité, superbe bâtiment en bois qui est à la fois hangar, cuisine collective, séchoir à graines, lieu de distribution pour l’Amap du coin, salle d’expo et de débats.

C’est aussi un laboratoire écolo avec chauffage au compost, unité de phytoépuration, ferme à lombrics… Il y a aussi les 3.000 mètres carrés de maraichage répartis entre jardins partagés, plantations expérimentales et production dédiée à la vente – pour payer les charges. Plus le poulailler et les ruches. Et sans oublier l’atelier de recyclage, à quelques centaines de mètres de là. Un sacré dispositif !

 

Vide grenier et atelier upcycling.
Vide grenier et atelier upcycling.

Surtout, ne dites pas à Constantin qu’ils ont construit une ferme urbaine modèle. Sa réponse est toute prête, elle fuse. « Notre objectif, ce n’est pas de produire des tomates mais du lien social et de l’éducation. Le métier d’agriculteur urbain, c’est un mixte entre production alimentaire et animation sociale. » Et ça se vérifie ! Plus de quarante familles y viennent biner. Des universitaires et des experts de haut niveau y partagent régulièrement leur savoir. Une association donne des cours de compostage hebdomadaires. Des grands-mères du quartier, mais pas seulement, préparent chaque jeudi un repas partagé. Bref, c’est un lieu de vie. Animé par l’équipe d’AAA, par des associatifs et surtout – c’est l’objectif –  par les gens du coin.

Objectif résilience. Quand on l’interroge sur son parcours, tout d’un coup Constantin n’est plus très bavard. Impossible de le faire poser devant un appareil photo. En revanche, il est intarissable sur la crise qui vient. « Tous les problèmes environnementaux proviennent de notre mode de vie. Nous utilisons trop d’eau, trop d’énergie. Nous produisons trop de déchets, trop de gâchis. Ce n’est pas soutenable. Le problème c’est que l’écologie fait peur aux gens parce qu’ils pensent qu’ils doivent abandonner leur vie pour moins bien. Du coup ils disent que c’est un truc de bobos, que ce n’est pas pour eux. Notre recette, c’est un lieu de transition écolo en bas de chez soi, où l’on est bien.»

Phyto-épuration pour ferme exemplaire.
Phyto-épuration pour ferme exemplaire.

Et son maitre mot est « résilience », c’est-à-dire la capacité à encaisser les chocs à venir, qui pour lui seront aussi bien sociaux qu’environnementaux. Il pense que l’Etat Providence est en bout de course et que les caisses de l’Etat sont vides. Que la crise environnementale ce n’est pas de la politique fiction. Bref, qu’il va nous falloir apprendre à nous débrouiller autrement, « au ras du sol », avec les moyens de chacun et de chaque collectivité. A viser l’autonomie et le circuit court. En l’écoutant, on repense au repas partagé dans la bonne humeur, il y a quelques semaines, avec des habitants du coin qui avaient cuisiné leurs propres légumes. On repense aussi à la lettre du maire, et on soupire.

 

Ca sème et ça essaime.
Ca sème et ça essaime.

Heureusement, le modèle mis en place ici, à Colombes, fait des petits. Un partenaire est en train de dupliquer l’expérience à Londres. Des berlinois sont dans le coup. Et les AAA ont signé un contrat de trois ans avec l’ADEME pour essaimer en Ile-de-France. L’expérience sera probablement lancée à Bagneux, autre petite ville des Hauts-de-Seine. Il a aussi un projet d’immeuble écolo et collaboratif à Paris, avec la Nef, SOS, Etic, REI, Le6B, EcoDesign Lab, Etamine, Biocoop, Enercoop, Terre de liens, MIT et bien d’autres.

La mairie de Paris, propriétaire du terrain, devrait trancher en décembre. Tout ça pour dire que l’expérience n’est pas perdue. Mais on comprend que la transition passera forcément par un dialogue constructif avec les élus locaux, puisque ce sont eux qui gèrent les terrains publics, du moins en ville. C’est un des enjeux de nos temps de crise et de réflexion. Et ce n’est pas le moindre mérite de l’Agrocité, que de l’avoir montré.

Décidément, ce n’est pas tous les jours facile de faire avancer le monde…

 

 

15 commentaires

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  1. Bonjour
    Est ce que ce lieu se « visite »? Le terme n’est peut être pas approprié mais comme je n’habite pas loin j’aimerai y faire un tour !

  2. depuis très longtemps, je suis persuadée que les soubressauts douloureux des banlieux sont nés d’un manque d’enracinement de ceux qui y vivent ou plutôt de leur déracinement. Dans les années 60, les paysans sont venus massivement dans ces banlieux pour travailler en usine, plus de coin de verdure, plus de lien avec la terre.
    L’histoire s’est répétée dans les années 70 avec les magrébins puis d’autres encore…
    Aujourd’hui quand les AAA proposent un lieu comme l’écocité, les personnes ne font pas que planter des tomates ou créer du lien social, ils réagrègent les gens à la terre. C’est formidable, qu’ils en soient remerciés.

    1. Nous partageons entièrement votre point de vue et l’expérience de l’Agrocité le montre : seuls les anciens des générations d’immigrés les plus récentes (Portugais, ex Yougoslaves, maghrébins), savent encore travailler la terre. L’un des objectifs de l’expérience est de les amener à partager ce savoir faire avec les plus jeunes. Et il semblerait que ça fonctionne.

  3. Oui c’est un beau projet mais sur un bail précaire, depuis le début AAA savait qu il faudrait quitter le terrain qui est sur un périmètre de requalification urbaine ANRU avec notamment une médiathèque juste de l’autre côté de la rue, un lieu important pour du lien et de la culture dans un quartier comme celui là. Cette opération a été financée pendant 4 ans par la ville et l’Europe via Life+, à 50/50… Il faut tout dire pour être juste et ce n’est pas un terrain de la ville de Paris… Par contre oui c’est vrai au niveau calendrier c’est pas top ! Le projet de requalification du parc de la Courneuve dans le grand du futur grand Paris est autrement plus un problème je trouve, un véritable espace naturel, zone natura2000, la seule en milieu péri urbain dans toute l’Europe est en Seine Saint Denis est nul part ailleurs…

    1. Bonjour Vincent
      D’après ce que nous avons compris, le bail était précaire mais la mairie pouvait le renouveler… d’autant qu’elle s’était engagée auprès de l’UE à soutenir ce projet sur une durée de plus de trois ans. L’engagement d’une mairie ne « tombe » pas en raison d’un changement de maire…
      Par ailleurs, AAA a demandé un terrain de remplacement sur la commune, et le temps (+ des sous) pour y déménager… sans réponse (selon nos infos) de la mairie. Toujours selon nos infos, AAA a trouvé des terrains dispo dans plusieurs endroits de Colombes et l’a fait savoir au cabinet du maire. Bref, il semblerait que le torchon brûle entre la mairie et AAA, et que la première ne veuille plus entendre parler de la seconde. Nous ne prétendons pas tout savoir, et peut-être les torts sont-ils partagés, mais il nous semble quand même que la mairie n’est pas très avant-gardiste… c’est le moins que l’on puisse dire.

    2. C’est un peu (beaucoup) plus compliqué que cela et redonner un nouveau visage et dynamique via l’ANRU a un quartier comme celui là est une priorité… Mais je suis bien d’accord sur le fond, nous avons besoin d’avoir des espaces naturels, des espaces de vie au coeur de nos grandes métropoles et de repenser très vite nos modes de vie car on va droit dans le mur malheureusement !

    3. Bonjour Vincent. Pouvez vous préciser pourquoi vous indiquez que la situation est « plus compliquée que cela » ?
      Certes, le quartier est ANRU, et le budget consacré à sa réhabilitation est énorme (150 millions d’€ je crois), ce qui signifie que les besoins sont importants. Mais je me demande si la politique de la ville peut faire l’économie d’une intégration des acteurs locaux et d’un renouvellement de ses méthodes et objectifs. Pour dire autrement les choses, si la rénovation d’un quartier populaire implique la destruction d’un lieu tel que l’Agrocité, cela vut dire que nous n’avons rien appris depuis 50 ans.

    4. Ha ca c’est clair que l’humanité n’apprend guère de ses erreurs et 40 ans de replatrage dans nos cités n’ont absolument rien changé, au contraire et malgré les milliards engloutis… C’est un dossier complexe oui. Je suis très proche des démarches de sensibilisation du grand public à l’environnement, protection des espaces naturels et je connais le dossier et du coup j’essaie d’avoir un regard que j’essaie d’être le plus objectif sur l’agrocité.

  4. Bel article Mister Vianney Delourme ! Tout mon soutien pour la culture sous toutes ses formes, agri ou grand C. Bon courage à Constantin.

    1. Ce n’est pas qu’à Constantin qu’il faut souhaiter bon courage, mais à TOUT LE MONDE qui est sur le projet!!
      Un peu plus d’horizontalité, ça serait aussi un bon début pour les temps qui viennent.

    2. Vous avez raison, ce projet a été initié par les AAA, collectif d’architectes citoyens, comme ils se présentent, et qu’anime Constantin Petcou. Mais l’Agrocité ne serait pas ce qu’elle est devenue sans les habitants du quartier et sans les associations et les bénévoles qui depuis trois ans s’y relayent. A chacune de nos visites, nous avons rencontré des gens d’horizons très divers mais tous enthousiasmants. Les derniers en date étant ceux de l’école du compost… tout un programme 🙂

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